1917-1918 : Le lycée, l’armée

mardi 16 juin 2009
par  Michele
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 1917, l’année de Math-Elem

Charles, ses deux soeurs, Victorine (Toto) et Amélie habitent à Nice, 38 rue de la République, avec la Tante Louise. Maurice le papa vient de prendre la charge de la pharmacie du rocher de Monaco. D’où les lettres de Charles à son père.


22 Mai 1917 à Nice

Cher Papa

Au Lycée courent les bruits que peut être il n’y aurait pas de Mathématiques Spéciales l’année prochaine à Nice à cause d’un professeur qui prend sa retraite. Truchi (un ami intime) et moi, sommes allés voir le proviseur ce soir pour cela et il nous a dit que cela se pourrait très bien et qu’on serait forcé de mettre les élèves pensionnaires ailleurs. A Paris les Mathématiques spéciales sont excellentes, elles se divisent même par exemple pour Janson de Sailly qui a des cours spéciaux pour Centrale, les Mines et Polytechniques. Donc : aller pensionnaires à Paris. Mais cela reviendrait à un prix exorbitant. Nous avons alors pensé ceci : pourquoi ne pas entrer comme surveillant d’internat, autrement dit comme pion, dans un Lycée. On a un service à faire, mais on reçoit l’instruction gratuite (j’allais dire laïque et obligatoire) logé, nourri, et peut être une légère rétribution. évidemment ce ne serait pas gai et parfois on pourrait avoir un peu le cafard, mais que veux tu, il faut savoir faire de petits sacrifices. Mais ces places de surveillant d’internat sont très recherchées, et le proviseur, à qui nous avons exposé notre idée nous a dit de nous dépêcher le plus possible, et d’écrire dès à présent aux proviseurs de : Janson de Sailly, Charlemagne, Condorcet, Louis le Grand, pour leur dire notre condition et s’il nous serait possible de trouver une place. C’est ce que nous avons fait, cela n’engageant à rien. Je pensais aller à Monaco ce soir en causer avec toi mais comme je n’ai pas un billet de train convenable pour le retour je me contente de t’écrire. Que penses tu de tout cela ? J’ajouterais qu’en général la classe de Math Spéciale est mauvaise à Nice puisque que Barastan, le meilleur, en est à sa troisième année, ce qui est beaucoup. Le proviseur ne manquera pas de nous pistonner un peu. Je t’embrasse bien fort., Ton élève de Math Elem.

Charles

P.S. Tu as laissé à Nice une clé sous ton pardessus, une clé assez petite, épaisse et qui sert souvent. Que faut-il en faire ?


29 Mai 1917 à Nice

Mon cher Papa,

Tu t’es copieusement fourré le doigt dans l’oeil en émettant l’autre jour cette opinion arbitraire, dédaigneuse et pessimiste que les proviseurs des lycées de Paris ne répondraient pas à nos lettres. Ils ont écrit et le patron de Condorcet nous a rédigé, de sa propre main !! un poulet pas mal tourné ma fois, protecteur et amical pour nous dire qu’il n’y a rien de fait. La réponse de Charlemagne fut sèche : pas de surveillant d’internat (j’abrège !). Janson de Sailly se conduisit en vrai gentleman. Il nous propose, comme la situation d’élève et de pion est trop délicate, d’entrer comme pion au petit lycée Janson de Sailly, dans le même bâtiment. Et le petit directeur, (pardon) le directeur du petit Janson nous a envoyé une feuille à remplir contenant différents renseignements et aucun engagement. Dans ces conditions on est au pair. (Donc, s’il y a math Spec. l’année prochaine à Nice, les démarche seront non advenues). Il ajoute d’ailleurs qu’il y a peu de chance pour qu’il y ait de la place. De Louis le Grand pas encore de réponse.

Tu possède comme références je crois différents papier (une lettre autographe de Despois, un certificat de fin de premier cycle etc etc) Dimanche nous en ferons le bilan. Entre temps, j’irai trouver Despois pour lui exposer les résultats (tiens, ça rime) Sans doute il consentira à rédiger quelques lignes bienveillantes et paternelles comme il en a le secret.

Mais enfin, il ne faut pas désespérer, et je souhaite que les math Spec. se fassent à Nice l’année prochaine, car pion à Paris, d’y penser déja ça me donne la chair de poule.

Je t’embrasse

Charles

ENMARGE Rapporte ta redingote pour l’arranger dans la malle, à Monaco elle se mitera. (probablement conseil d’Amélie)


5 Juillet 1917 à Nice

Mon cher Père

Ce n’est pas encore le repos éternel, mais c’est déjà le repos bien gagné. Si j’étais Hugrotesque je me comparerais au travailleur regagnant sa chaumière, le poids du lourd labeur vient fermer sa paupière ( Il n’y a pas à dire, ce sont là quatre rimes, si elles ne sont pas riches c’est que moi non plus je ne le suis pas ).

Ce que je t’exprimais si laconiquement dans ma dernière et peu copieuse épître n’est que la plus exacte, la plus vraie des vérités comme disait Figaro, ou à peu près. La composition de math aurait été facilement traitée par le petit qui tête encore sa mère, à une seule condition, c’est que ce petit posséda quelques aperçus (Oh, peu de chose) sur le programme de Math Elem. J’ai seulement perdu, à l’instar du Buridannesque baudet, un temps que si je n’avais pas horreur des phrases clichétiques je qualifierais de précieux à choisir entre les deux problèmes sur trois qui nous étaient offerts. J’ai choisi et j’ai choisi le meilleur ainsi que me l’a affirmé ce cher Fulmipiedplats Casimir Cotton, notre « Distingué professeur de Mathématiques au Lycée de Nice ». En physique, le ciel me fut contraire, enfin, mettons indifférent pour la question de cours. Mais pour le problème ! Ah ! Ah ! Le problème ! Je compte bien sur un 17 sur 20. La philosophie n’exigeait que la connaissance de la syntaxe française, un élève de 2e aurait traité deux sujets sur trois. Je me suis contenté d’en traiter un seul ( Bien entendu ). Je compte sur un 11 ou un 12 sur 20. Je me suis même payé le luxe, tant j’étais en verve, de fiche « tautologisme et pléonasme » côte à côte dans ma copie. Je n’ai pas manqué une seule fois ces deux mots dans mes disserts depuis le commencement de l’année.

En résumé (Admire, ô mon père, admire l’heureuse transition) je compte ( encore ! ) sur dix ou quinze points d’avance. L’oral viendra tout seul. Je te transmets les plus folles effusions de ma tante, de mes soeurs et de moi réunis.

Charles


10 juillet 1917 à Nice

Très cher Papa

Le plus fol enthousiasme règne dans les coeurs. Penses donc, 7 reçus sur 30, non, c’est le contraire, 23 reçus sur 30 présentés en classe ( d’ailleurs, pour ce que ça peut te fiche du moment que j’y suis ). Car j’y suis, et je m’y attendais tellement que lorsque cette tendancieuse nouvelle tomba d’un 4e étage - c’est à peine si j’ai fait pendant une minute un tour de valse avec ma canne. Une femme qui passait dut me croire un peu fou et ma badine craqua, mais à l’instar du roseau, elle imita la conduite d’icelui, conduite que La Fontaine s’est complu à mettre en vers libres (Drôle d’idée - enfin chacun ses goûts) Une courte visite au Lycée : le ventripotent Liron (vraiment, il a une panse abdominale) me montra une liste où je vis avec tendresse le nom le plus court de la classe, c’est à dire le mien. Tout cela se passa à 4h, au lieu de 9, horaire prévu, grâce au père d’un élève, qui lui envoya de Marseille une liste officieuse, tandis que Doublet, chargé de la liste officielle fait sa sieste avant d’envoyer le télégramme. Le front ceint d’une triple couronne de lauriers je t’embrasse

Charles


 1918 - Départ à l’armée

Cette année là est aussi marquée par le décès de la tante Louise, soeur de Maurice célibataire qui a élevé les 3 enfants après la mort de leur maman Perle.


09 Mars 1918 à Nice

Cher père

C’est avec un plus grand succès encore -si possible !- que Vendredi, que j’ai réussi à l’examen - conseil de révision. Tes craintes pour ma vue n’étaient nullement fondées. On m’a fait lire, avec mes binocles s’entend, des petites lettres placées à 5 mètres et j’ai déchiffré comme dans un fauteuil... Depuis l’autre jour mon périmètre thoracique à augmenté de 6 cm : je mesure 93 : pas mal du tout en somme.

Il faudra donc que tu m’envoies le plus tôt possible ton consentement que tu rédigeras sur papier libre sans utiliser de formule spéciale... Enfin, tu pourras commencer comme l’autorisation pour le bachot : je, soussigné (tes noms et prénoms) déclare autoriser mon fils Charles ... etc ... etc ... Je ferai parvenir cette feuille avec mon certificat de bonne vie et moeurs (il y a des chances pour qu’on me le délivre !) dans trois ou quatre jours au recrutement, et dans une quinzaine, peut être moins, j’irai signer et filerai sous des cieux hospitaliers ... j’hésite quant à mon régiment, entre Menton, qui me met près de toi (il me sera facile de venir passer de 6 à huit le soir à Monaco) et qui me fera porter la glorieuse fourragère jaune ou Villefranche, qui me mettrait près de Nice ... enfin, on verra.

Pour le tarif des messes pas encore de tuyaux, Mame Bouchard n’étant pas venue aujourd’hui ; mais demain Toto t’enverra tous les renseignements. La même Toto a reçu ce matin de Aglaé En Grand ( Zut pour l’orthographe de son nom ! ) une lettre tout plein gentille ... tu la liras un beau jour si tu veux. Tous se portent bien ici, et comme Amélie ns. a apporté de bonnes nouvelles de toi, rien ne s’oppose à ce qu’on soit heureux.

Charles


20 Mars 1918 à Nice

Demain,c’est à dire jeudi, au moment où tu auras déjà reçu cette lettre, mon engagement sera signé ...et le soir même, ma feuille de route en poche, je filerai vers Menton.

Comme les trains sont à des heures aussi peu fixes qu’il est possible de le rêver, je prendrai le tram, perdant ainsi le bénéfice d’un voyage gratis ...qu’importe ! On n’est mobilisé qu’une fois n’est ce pas.

Je prendrais, demain jeudi, le tram de six heures du soir, qui m’amènera dans ta pharmacie vers les 7h12. Prépare un petit manger, car je soupe avec toi et passe la nuit, et le lendemain matin à Monaco...Au cours de la journée de vendredi, j’irai à la caserne, à Menton...Je ne pense pas qu’entrer au régiment un Vendredi...!!! Nous avons, dans le tiroir de ta chambre, trouvé de l’argent...J’en disposerai d’une partie pour faire quelques dépense essentielles. ; Quand tu viendras dimanche apporte un kilo de farine « blanche » , ce sera pour les raviolis de Marie-Louise, et il faut beaucoup de farine, car nous serons nombreux. Il y aura même Clémence ; Marie-Louise te remboursera cet achat.

Je t’embrasse

Charles


22 mars 1918 à Menton

Cher Papa

Sale nouvelle ! Arrivé au dépôt on m’apprend que j’irai probablement jusqu’à l’époque de l’incorporation de la 19, ce qui nous mène au 15 Avril - que j’irai faire de l’instruction à Grasse...Je partirai pour ces lieux lointains probablement demain...On n’a pas jugé bon de me donner déjà mes effets militaires...Ce sera encore pour demain

A part cela, tout est bien...Même, je n’ai pas été consigné ce soir et je me promène en ville. Je ne sais pas encore mon adresse.

Je t’embrasse bien fort, bien affectueusement

Charles


21 Mai 1918 à La Valbonne

Cher Papa.

Je suis arrivé ce matin au camp après un voyage passablement désagréable. On était entassé dix sept dans les petits compartiments de dix et cela depuis Antibes jusqu’à Marseille. De Lyon à Marseille j’ai couché sur le plancher du wagon, c’était confortable, d’autant plus que,-je ne sais pas pourquoi- je souffrais abominablement de tout le coté droit de ma figure depuis l’orbite jusqu’à la base du cou. J’ai cru d’abord à un rage de dent de première grandeur, puis aux oreillons, maintenant que c’est fini, je constate que ça devais être une simple névralgie ... je ne me suis pas fait porter malade, car les malades revenant de permission sont très mal vus.

Le service reprend son cours. On a avancé les heures le matin et retardé le soir, car de dix à trois heures le champ de manoeuvres est intolérable sous le soleil. Il fait malgré cela atrocement chaud et nous ne sommes pas encore en Juin ... ça promet.

Demain, je compte enfin écrire au curé, car ce soir je suis fatigué à l’extrême et ne puis que t’envoyer ces mots trop courts, avec toute mon affection

Charles


14 mai 1918 à La Valbonne

Cher Papa

Ne m’en veux pas d’être resté silencieux près de deux semaines. on travaille tellement ici qu’après la soupe du soir, on n’éprouve qu’un besoin, celui de son lit, et je n’écris à personne. A la Pentecôte, on donnera des perms de 48h mais je n’irais pas à Nice, car cette fois les retards ne seront pas admis et je n’aurais pas une nuit en plus comme Dimanche passé. Je ne sais pas si j’aurais assez d’argent pour aller à Paris ... Et puis après tout je me contenterais de visiter le pays avec Ruvelli, voir les villages qui pullulent aux environs, peut être aller jusqu’au Rhône.

C’est hier que la compagnie d’instruction s’est formée, et on nous fait barder fort, du matin jusqu’au soir, cependant sans sévérité. Le soir on a une heure d’étude, pendant laquelle il faut culloter à fond nos théories, on a touché chacun sept livres, dont deux très gros, et écrit fin. Mais c’est bien le moins fatiguant.

En as tu fini avec tes proprios ? Te portes tu mieux ?

Je t’embrasse ; Charles

27e B.C.A-C.E.A-C.I.C.S. Camp de La Valbonne

Camp militaire dans l’Ain (à 40km au N.E. de Lyon)


25 mai 1918 à La Valbonne

Papa

Une courte semaine qui vient de finir. Cette fois je ne fais pas mes préparatifs pour partir à Nice. Je pense que de tt. mon temps d’instruction je ne les ferais plus pour si loin, jusqu’à la prochaine détente, éden qui brille encore lointain, à nos yeux fascinés. On vient de nous faire passer la dernière circulaire sur C.E.A . Dans six semaines examen éliminatoire. Si j’échoue, , et retour au dépôt, soit Grasse soit Sospel. Si je réussis, cinq mois d’école, cinq mois de front, et cinq mois de reécole. c’est bien long ! Aspirant au bout de dix sept mois ! Je serais aussi vite sergent en montant tout de suite sur le front. Enfin je verrais ; mais si j’échoue je fais ma demande pour partir là-haut comme volontaire.

Toujours tranquille la vie ici. Beaucoup de conférences, pendant les heures chaudes le soir, après l’appel, on nous fait des cours d’anglais, amusants au possible, par un jeune Américain qui sait à peine plus de français que je ne sais d’anglais. Tu vois, on est très bien, et ne t’en fais pas pour moi. Mon seul souci peut être de te savoir inquiet ou malade.

Je t’embrasse Charles

J’ai enfin envoyé deux pages de prose au curé !


30 Mai 1918 à La Valbonne

Cher Papa

Je commence à avoir le — depuis que je pense à la permission —, et je suis sur qu’elle se fera attendre encore plus longtemps qu’on ne croit. Et puis, on se fatigue férocement la bas,- ou plutôt ici - depuis qu’on a commencé les travaux de sape, piocher sous le soleil comme des nègres, ou faire de l’école d’intonation, c’est à dire gueuler des commandements à se décrocher les veines du cou...Vite la fin ! Alors, j’irais à Issoudun, ou bien Grasse - peut être Sospel -. Ca serai un filon, un vrai filon oui, il ne faudrait pas croire que ce soit un désastre si je collais, comme le disait le commandant à un de nos camarades qui va quitter le peloton des C.E.A où il s’ennuyait pour aller au front :« Vous gagnerez avec du courage plus vite vos galons de ss. lieutenant que ceux d’aspirant. » Mais qu’importe. Je verrai plus tard. Pour le moment je fais mon possible, je travaille, je ne suis ni celui qui tire le plus mal, ni commande le moins bien ou qui marche avec le moins d’ardeur. Mais ne t’en fais pas pour moi, ne te fais pas de soucis, sois bien pour que je profite de ma perm.

Je t’embrasse, Charles


10 Juin 1918 à La Valbonne

Cher Papa,

Nous sommes en train de passer nos examens de connaissances générales. Ce matin on a fait la composition française, sujet très facile : importance des forces morales pendant la guerre, et ce soir l’histoire : guerres de la Révolution. Demain nous composerons en Math et en Géographie. J’espère bien m’en tirer. quand on est bachelier...! D’ailleurs beaucoup seront pris. Plus tard, les lâches seront éliminés sur le champ de bataille, et les Boches se chargeront des braves à coup de bombes et de fusils. Mais je compte ferme y aller, enlever mes galons et en revenir. C’est un peu tard que j’ai reçu tes cinq francs. Je revenais de Lyon, où j’avais passé la perm de la journée avec Revelli. Les quelques sous qui m’étaient restés n’avaient pu que me payer les 2 francs de tram et une maigre dinette au foyer, qui est bâti sur les quais du Rhône. En revenant le soir j’étais si fatigué ( Il y a six kilomètres de la Valbonne au terminus du tram ) que je n’ai même pas eu la force de sortir du camp pr. manger un morceau. Envoies-moi toujours du chocolat. Il est vraiment excellent, et quelques uns de mes camarades l’ont hautement apprécié. T’avouerai-je qu’en deux jours il a été fini !

Rassures toi je n’ai plus du tout le cafard. Ce n’était qu’un léger nuage.

Je t’aime et t’embrasse ; Charles

ENMARGE papier à en tête - Le Foyer Du Soldat, Union Franco-Américaine - avec le dessin d’un fier poilu au dessus d’un triangle pointe en bas, barré Y.M.C.A.


19 juin 1918 à La Valbonne

Mon cher Papa

Les résultats de l’examen que tu attends avec impatience, ne nous sont pas encore connus. Au régiment, on ne s’occupe guère de renseigner le simple soldat de 2e classe. C’est vers seulement la mi-Juillet, quand ns. aurons passé les examens de connaissances militaires et d’aptitude au commandement qu’on nous dira si nous sommes reçus. D’ici là, travailler, c’est la seule chose à faire. Je ne dis pas cela pour toi, que je voudrais enfin voir prendre de repos que tu as tant, tant mérité. C’est cela, retourne à Nice, et au lieu d’être séparés, vous serez tous les trois ensembles, et on te soignera bien. Penses que ma détente approche, et qu’il faut que tu sois mieux portant que jamais pour que ns. puissions être heureux sept jours durant. Tu as raison en critiquant mon orthographe. Mais ne crains rien. Je suis sûr que ma composition française n’avait pas une seule faute. C’est dans le feu d’une lettre, ma plume pouvant à peine suivre la galopade de ma pensée que je jonche les lignes de choses aussi monstrueuses...Il suffit de me relire ds. ts. les cas.

Très bienvenue ta seconde tablette de chocolats, mais elle a filé aussi vite que la 1re !

Le curé a-t-il eu au moins le temps de recevoir ma seconde lettre ? Tout de même, je trouve comme toi qu’il est mort trop vite.

Toute l’affection de ton Charles

ENMARGE lettre écrite au crayon


30 juin 1918 à La Valbonne

Cher Papa,

C’est enfin la dernière semaine qui commence. Mercredi la 3e section, la mienne, passera le matin le pratique, et le soir théorie. Je crois que ce sont nos officiers qui nous interrogeront et je préfère ça. Je deviens frénétique à la pensée que peut être Dimanche ou Lundi je serai à Menton et que je pourrai aller t’embrasser à toute vitesse, entre deux trams, comme aux premiers jours que j’étais là bas. Tu vas sans doute me trouver un peu transformé ça fera à ce moment là deux mois d’absence. Je t’envoie ma photo et tu pourras y voir que je me porte assez bien. Si j’ai une figure pâle comme un mouchoir, la faute en est à l’éclairage. En vérité j’ai une peau brune comme un haricot rouge. Si je me trouve bien, ce n’est pas la faute de la nourriture. Il n’est pire cochonnerie qu’on ne nous donne. Comme légumes, on ne nous sert que trois choses : des fayots durcis plutôt qu’amollis par la cuisson, des patates gelées ou gâtées, et du riz presque liquide. Quant à la viande, c’est plutôt du caoutchouc vulcanisé emprunté aux vieux pneumatiques réformés des autos du front. Après chaque dîner, moi qui me vantais d’avoir des dents excellentes, j’ai des douleurs dans les dents plutôt désagréables. Il n’y a que le vin de passable.

Reviens-tu à Nice ou bien restes tu à Monaco ? La mer est-elle bonne ? Moi je brûle de prendre un bain de mer. Dimanche dernier j’étais allé jusqu’au Rhône pr. me baigner, mais le fleuve était en crue à cause d’une série de pluies formidables pendant la semaine, et le courant si rapide que j’ai préféré rester sur la berge.

Je t’embrasse ; Charles

Mets comme adresse dans tes prochaines lettres, pr. qu’on fasse suivre si je suis parti C. Fiès - 27e Chasseurs Alpins ; C.E.A - C.I.C.S - La Valbonne (Ain)


03 juillet 1918 à La Valbonne

Cher Papa

Reçu à l’instant ton chocolat. Tu es trop gentil, et je te remercie mille fois. Ce soir ou Vendredi je passerai l’examen. Demain Jeudi sera repos, à cause de la Fête Américaine. Ayant les mains esquintées après une chute en courant, j’écris difficilement et ne t’en mets pas plus. Mais ne t’inquiète pas, ce n’est absolument rien.

Je t’embrasse bien fort


13 août 1918 au Fort de X

Cher Papa Me voici enfin arrivé, après trois jours de voyage plutôt pénibles. Je ne t’envoie pas de télégramme que tu me demandas, car dans ce désert, je ne sais pas trop si cela se pratique. J ’ai encore un tout petit peu d’argent, et je tiendrai bien quelques jours avec, car quand on vit dans les casemates au milieu des campagnes vosgiennes, on a peu de facilités à le dépenser. Tu peux tj. tout de mm. m’envoyer un télégraphique. Ici on entend bien le bruit de la canonnade, d’ailleurs peu intense, des lignes qui sont à 35Km. Je crois que je vais m’y ennuyer dans les grandes largeurs. Tu m’écriras : Elève aspirant - 27e Baton Alpins ; 25e Compagnie. S.P. 147.

Je t’embrasse tendrement Charles

ENMARGE lettre écrite au crayon sur une demi-feuille


08 septembre 1918 à Jeuxey

Cher Papa C’est hier que j’ai reçu ta dernière lettre, où tu me disais que tu n’allais pas ...

Puisqu’il te faut du repos, prends-en, et laisse faire les proprios de ta pharmacie...Il doivent tenir trop à toi ... Et laisse faire les évènements avec l’optimisme que j’arbore depuis que je suis E.A. Il suffit d’avoir la foi et de dire « ça s’arrangera » pr. que tout vienne à point. Ainsi, quand je suis arrivé au 24e, on a pas eu l’air de s’apercevoir de mon galon, j’ai attendu, pas longtemps. Il y a deux jours, le capitaine me mettait chef d’escouade, ce qui correspond à caporal, avec promesse qu’un jour ou l’autre, je remplirai les fonctions de sergent. C’est très bath pr. un bleu qui n’a pas encore six mois de service.

Je ne demanderai pas à devancer mon départ pour le front puisque tu me le dis. Mais je t’assure, la vie monotone d’ici, marche le matin, exercice, gymnastique le soir, ne me suffit pas. Je sens en moi des activités qui débordent. Et puis, là-haut, si j’attrapais une belle citation, avec une non moins belle croix de guerre, je ne sais lequel serait le plus fier de nous deux ? Hein, si à la Noël, en permission, j’arrivais avec, vieux seulement de neuf mois de bataillon, il n’y aurait pas de quoi se cacher. Ne t’inquiète pourtant pas de ce que je puis avoir la cervelle un peu brûlée. Il n’y a pas plus prudent que moi, et je tiens trop à la vie pr. risquer ma peau pr. quelque curiosité bête, comme tant de bleus se font descendre en arrivant aux tranchées... Tiens, exemple : il y a pas longtemps on lançait des grenades de guerre. J’attendais avec mes camarades dans la tranchée d’abri, face aux loges de lancement, au lieu d’être adossé au parados, ce que personne ne fait. Un maladroit envoie une grenade presqu’à ses pieds, et l’explosion arrache une grosse bûche d’une vieille souche qui était là le morceau de bois m’arrive sur le bras comme une bombe et me laisse à penser sur la prudence élémentaire ... Alors, j’ai songé à m’asseoir sous la protection du parados, malgré que les autres trouvassent mes précautions exagérées ... C’est que si j’avais reçu l’objet sur la figure au lieu du bras, ça m’aurait un peu abîmé, et mon râtelier se serait certainement réduit ... c’est le métier qui rentre.

J’ai reçu l’argent d’Amélie, pas encore le tien ...

Rien n’est mal fait comme ce service des postes, avec des lettres qui arrivent deux jours avant celles mises 24 heures avant à la boite.

Je t’embrasse et je t’aime bien tendrement

Charles E.A. 24e Ch. 25e Cie 5e Section. S.P. 147


03 octobre 1918 à Jeuxey

Cher Papa

Tout le 24 ième est consigné à cause d’une épidémie de grippe et de rougeole. Je ne partirai dc. pas au front avant le 20 Octobre. Souhaites moi de tomber malade le plus vite possible. Ca me ferai après un séjour à l’hôpital une chouette petite convalo de 10 à 15 jours. Ms. hélas, je me porterai bien jusqu’au bout ! ; Charles

ENMARGE Texte écrit sur une petite enveloppe-lettre militaire à bords découpés comme ceux d’un timbre poste. Adressé à Monsieur M. Fiès, Pharmacien,Monaco


18 octobre 1918 à Jeuxey

Cher Papa J’ai annoncé depuis quelques temps des choses bien diverses, un départ au C.I.G, un départ en perm, pis la perm rejetée à l’infini après le 1er Décembre. Cette fois çi, je crois bien qu’il n’y aura pas de contre-ordre, et que je mettrai les voiles d’ici Jeuxey, direction le front vers le 1er Novembre, dans 13 jours. Je ne voudrais pas me trouver trop démuni d’argent en arrivant là-haut, car ma correspondance mettra bien dix jours à me retrouver, et comme je ne possède pas un radis, je te serai reconnaissant de m’en envoyer un peu. Ma vie continue à être monotone comme un tic-tac de pendule, et comme je n’ai, en somme, à me plaindre de rien, même du froid qui pourtant commence à piquer dur, je me trouve relativement, très relativement heureux. Les communiqués sont trop beaux depuis quelques jours : ça m’ennuie considérablement d’aller me battre en Belgique ou en Allemagne. Je t’embrasse Charles

ENMARGE petite lettre enveloppe adressée à Monsieur M. Fiès/Pharmacien/Monaco


08 Novembre 1918 à Golbey

Cher Papa Je suis définitivement remis, et je crois que cette maladie m’a servi surtout à avoir de la convalo. Il est probable qu’on me désignera pr. partir dans le courant de la semaine prochaine, et c’est tant mieux, car je commence à m’ennuyer de la monotonie de cet hôpital. Il y a bien longtemps que tu ne m’as donné de tes nouvelles. J’en aurais été inquiet sans Amélie qui s’est chargée de me rassurer. En attendant de te voir bientôt - et enfin - je t’embrasse bien fort. Charles

Si tu m’écris, ne changes rien de cette adresse

C. Fies Elève Aspirant Hôpital Militaire de Golbey Vosges

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21 décembre 1918 à Strasbourg

Cher Papa Je suis à Strasbourg depuis 24 h et j’y cherche mon 65 ième B.C.P. comme on chercherait une épingle tombée sur un boulevard. Je crois pourtant le trouver dans un petit village impossible, pas loin d’ici. La ville est tout à fait boche et tout à fait belle, je la préfère à Marseille ou Lyon. On trouve de tout ce qui manque en France, du tabac, leur mangeaille, ... et les cinémas dont je t’envoie une feuille détachée du programme à 0F15, et les cafés où on sert le Kirsch dans un coquetier et où on apporte une plume et de l’encre - sans papier ! - quand je demande de quoi écrire. Tout le monde porte lunettes ou binocles, et le soir, sur alter Weinmarkt ( les grands Boulevards de Paris ) tous les yeux étincellent des reflets des vitrines.

Remarqué au café les mains de la : Behämpterin, plus sales que les miennes qui avaient voyagé pendant trois jours !! Mais c’est beau.

Je t’embrasse tendrement ; Charles

ENMARGE trois cartes postales , la cathédrale coté sud, le grand portail, l’université


22 décembre 1918 à Strasbourg

Cher Papa

Finalement, j’ai découvert le 65e chasseurs aux environs de Strasbourg, dans la banlieue. Tout le monde y a l’air charmant ...Je déchanterai peut- être, car il n’y a pas douze heures que j’y suis. On me traite, et c’est là le chic, comme un sous-officier je ne suis pas l’élève-aspirant, je suis l’aspirant tt. court. Ce matin, j’ai mangé à la popote avec l’adjudant de la Cie Hors Rang. Demain, ce sera à la 2e Cie, où je suis versé définitivement. Je ne demande pas mieux - tu dis le comprendre - d’échapper enfin à la promiscuité où j’ai vécu depuis que j’ai quitté la Valbonne, et dont j’ai tant souffert à Jeuxey. Seulement, il y a un point noir. Les ss. off. ont une solde suffisante pr. y prélever l’argent nécessaire à l’entretien de la popote, moi j’ai six sous par jour (tabac non compris). Voudrais tu consentir un sacrifice d’argent et m’envoyer une quarantaine de francs. Si tu ne le peux pas ... eh bien, je ne m’en porterai pas plus mal, et je t’en aimerai toujours pareillement.

Pour l’année qui va commencer, je te souhaite de tout mon coeur une meilleure santé, et j’espère que je saurai te satisfaire

Ton fils affectionné, Charles

E. Aspirant Fiès 65 ièmme B.C.P. 2e Cie S.P. 131

PS : Ne changes pas la forme de cette adresse. E. aspirant est une trouvaille !


23 décembre 1918 à Strasbourg

Cher Papa Inutile de m’envoyer l’argent que je t’ai demandé le commandant s’est opposé à ce que je mange à la popote. Ca n’empêche que je suis de nouveau chef d’escouade et chef de demi section à la première vacance qui se produira.

Je t’embrasse Charles

65e B.C.P. 2e Cie S.P. 131 016



Commentaires

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mardi 15 juillet 2008 à 22h04, par  jmfre

Juste lu le début. C’est du bonheur ! Il faut que je montre ça à Clément.

Youpie et Merci

Sacré boulot pour taper tout ça !

Jean-Michel

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